Pensées sur le dépaysement

« Impressions européennes sur la ville japonaise » a déménagé depuis juin (un petit peu avant nous ^^). Retrouvez tous mes articles et d’autres écrits urbanistiques sur le site d’Urbanews.fr !

.

La première fois que l’on y goûte, c’est comme croquer dans le fruit interdit. C’est tentant, envoûtant, impressionnant et charmant. On l’a parfois regardé de loin, on se pose mille questions, on exprime milles doutes et toutes ses possibilités nous font tourner la tête.
Chacun à sa manière de l’expérimenter. Pour ma part, j’ai longtemps caressé sa peau, je l’ai regardé sous tous les angles, j’ai écouté mi-envieuse, mi-songeuse les témoignages de ceux qui s’étaient lancés vers l’inconnu.
Et puis un jour, je me suis décidée et j’ai croqué à pleines dents dans ce fruit mystérieux. J’ai laissé son jus couler dans ma gorge, son parfum emplir mes narines, sa texture s’allonger sur ma langue et sa chaleur s’installer dans mon ventre.
Et à partir de là, on sait que plus rien ne sera pareil.

Dépaysement :
État de celui qui est dépaysé ; fait de se dépayser, d’être dépaysé : Rechercher le dépaysement.

Dépayser :

  • Faire rompre ses habitudes à quelqu’un en le mettant dans un pays, une région très différents de ceux où il habite par le décor, le climat, les habitudes : Aimer les pays lointains qui dépaysent.
  • Troubler quelqu’un, le désorienter en le changeant de milieu et en le mettant dans une situation qui lui donne un sentiment d’étrangeté : Ce changement de bureau l’a complètement dépaysé.

Larousse.fr (dictionnaire en ligne)

Comment dit-on dépaysement en anglais ?
Alors que j’essaye d’expliquer ce sur quoi j’écris à mon ami irlandais, je me demande si le mot dépaysement existe dans d’autres langues et s’il transmet les mêmes émotions. Ce mot est pour moi associé à de doux souvenirs, de belles découvertes, ponctués parfois par des moments de solitude ou d’incompréhension. Mais en règle générale il développe chez moi des sentiments positifs.
Les mots ont, en plus de leur sens premier, une connotation personnelle développée par l’expérience et les souvenirs associés.

« Ah, you mean homesick ? »

Ma tête se penche du côté droit, mes lèvres se crispent et j’aspire un peu d’air entre mes dents. Un tic de langage japonais qui peut signifier beaucoup de choses. En seulement quelques mois, j’ai assimilé sans y penser par mimétisme les bases gestuelles de cette langue que j’ai du mal à maîtriser.
Je les reprend sans y penser, ils sont devenus de nouveaux mots dans mon vocabulaire très (trop?) cosmopolite. Ici ce petit mouvement de tête accompagné du son d’aspiration entre mes dents signifie « pas tout à fait », « pas loin », mais aussi « c’est difficile » pour dire non sans le prononcer (un genre de oui mais non).

Dépaysement :

  • Change of scenery / change of scene (changement volontaire – sens positif)
  • Disorientation (changement involontaire – sens négatif)
  • Exile

Wordreference.com (dictionnaire français/anglais en ligne)

Dépaysement et mal du pays.
Pour moi, le dépaysement n’est pas un mal, c’est une sensation que je recherche. Il est la finalité lors de la découverte de l’inconnu. C’est plus fort que de ce dire « ah tiens ça on ne l’a pas chez nous. ». Une fois atteint, il réinitialise nos sens, nous ouvre de nouveau horizons et entraîne des sentiments plus ou moins agréables, plus ou moins forts : émerveillement, étonnement, envie, stupéfaction, dégoût, …

Dépaysement, pays, paysage.
Il m’est arrivé d’être plus déboussolée lors de mes voyages à travers la France qu’à travers le monde. Sans rentrer dans les détails, l’uniformisation des cultures se ressent dans les milieux urbains. Si l’on peut être surpris et rire des petites différences, on sait que l’on trouvera une poste, un supermarché, des hôtels, des magasins et des restaurants. De plus, bien souvent les enseignes ne nous sont pas inconnues.
Avec 9 000 kilomètres qui les séparent, nous pouvons penser que tout sera différent entre la France et le Japon… c’était sans compter sur l’américanisation de nos contrées et, dans le cas du pays du soleil levant, sur la destruction puis l’occupation de son territoire après la seconde guerre mondiale par les Etats-Unis.
Brute, l’organisation des villes japonaises ressemblent aux nôtres se déployant autour d’un élément important de la culture, de la politique (comme le château) ou de la communication comme le fleuve ou la gare. Elles ont suivi le modèle du zonage lors de leur reconstruction et possèdent aussi des banlieues(-dortoirs) résidentielles, des complexes commerciaux en périphérie – paradis de la voiture, et des zones industrielles pas particulièrement esthétiques le long de leurs côtes.
Nous rentrons dans un cercle vicieux. Pour être dépayser, il faut savoir où aller, et pour cela il faut se renseigner… ou connaître.
Connaître pour y être aller c’est que l’espace a déjà été un peu approprié. Se renseigner c’est excepter, se projeter, se préparer à être surpris ou désorienté. La connaissance et la préparation enlèvent-elles le mystère, l’effet de surprise et finalement empêchent-elles le dépaysement complet ?

Faut-il changer de pays pour être dépaysé ?
Certains pensent que plus le nombre de kilomètres est élevé, plus fort sera l’impression de dépaysement. Pourtant à Iwakuni (préfecture de Yamaguchi, extrême ouest de l’île d’Honshu, Japon), j’ai retrouvé ma Touraine. Cette ville moderne a conservé et restauré au pied d’une des hautes collines la délimitant, le village d’origine. Une fois le célèbre pont traversé, je me suis retrouvée sur une petite place bordée de commerces saisonniers, dominée par le château, entourée d’une forêt dense et verte.
Certes, autour de moi tout était dans le plus pur style japonais : les maisons principalement en bois, les cris des marchants pour attirer le clients et les odeurs du déjeuner ; mais mon corps s’est senti immédiatement chez lui, et mon cœur a susurrer « tu ne trouves pas que l’on dirait Chinon ? ».
Nous ne contrôlons pas nos ressentis.

.

.

A lire également

Propos de Jacques LANGUIRAND tiré du Journal de Prospéro, et ayant fait l’objet d’une chronique parue dans le Guide Ressources, Vol. 09, N° 06, mars 1994.
« Pendant plus de trois mois j’ai voyagé à l’étranger. Ce mot me paraît mal choisi car pendant tout ce temps, c’est moi qui était l’étranger pour l’autre. Ce mot est encore mal choisi car c’est moi qui était différent, l’autre. »
Vu le 11.04.2012

Douceur d’un été différent, dépaysement sans retour.
DELERM Philippe. Sundborn ou les jours de la lumière.
«  Je me sentis très libre, jusqu’à ce que le sifflet du chef de gare me déchire comme un jamais plus. »

De la Serbie à l’Irlande, dépaysement géographique et culturel.
HAMILTON HugoJe ne suis pas d’ici.
« Par moments Johnny se mettait à parler en Irlandais, qu’il me traduisait ensuite, comme si s’exprimer dans cette langue était pour lui le seul garant de la fiabilité de ces souvenirs. »

Changement capital, dépaysement inattendu.
VAN CAUWELAERT DidierLa maison des lumières.
« Magritte lui-même s’était retrouvé excommunié par André Breton pour ‘collaboration avec le réalisme’ et avait préféré vivre en Belgique où la fantaisie n’obéissait pas encore à des normes. »

Le regard des autres, dépaysement social
WILDE OscarLe portrait de Dorian Gray.
« Le savoir serait fatal. C’est l’incertitude qui donne tout son charme à la chose. Tout est merveilleux dans le brouillard. »

Publicités

À propos de Sept Heures en Eté


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s